Motion pour une stratégie nationale sur les Canadiens à l’étranger


Motion tendant à exhorter le gouvernement à créer une stratégie nationale d’engagement des Canadiens et Canadiennes à l’étranger—Suite du débat


Honorables sénateurs, je prends la parole aujourd’hui pour plaider en faveur d’une stratégie nationale d’engagement de la diaspora. Je ne parle pas des diasporas d’immigrants qui résident au Canada, comme certains d’entre vous le pensent peut-être, mais de la communauté tant négligée des Canadiens qui vivent à l’extérieur du pays. À une époque où il est plus important que jamais que le Canada ait des liens et des relations avec des pays autres que les États-Unis, une stratégie nationale sur les Canadiens à l’étranger sera un facteur d’ambition, de structure et de cohérence dans notre relation avec notre population à l’étranger tout en servant de levier au Canada pour mener une politique étrangère découplée de notre conception traditionnelle de l’identité de nos amis et de nos alliés.

J’étudie en y réfléchissant la question des Canadiens à l’étranger depuis près de deux décennies. À la Fondation Asie Pacifique du Canada, j’ai dirigé un projet qui visait à estimer le nombre de Canadiens à l’étranger. Nous sommes arrivés au nombre de 2,8 millions, ce qui était beaucoup plus élevé que ce à quoi la plupart des gens s’attendaient.

En 2023, Statistique Canada a publié une nouvelle estimation, qui se situe entre 3 millions et 5,6 millions. Si l’on prend la moyenne de cette fourchette, on obtient un chiffre qui représente plus de 10 % de la population canadienne et qui dépasse la population de la plupart des provinces canadiennes. Ces personnes ont tous les droits des Canadiens qui résident au pays, mais nous nous désintéressons largement d’elles. Parfois, nous les dénigrons même en les qualifiant d’« étrangers avec un passeport canadien » ou de « Canadiens déloyaux ». Cette façon de penser est l’une des raisons pour lesquelles les Canadiens à l’étranger reçoivent si peu d’attention politique positive. Cependant, qu’on les aime ou qu’on les déteste, les Canadiens à l’étranger ont le droit de voter et le droit de revenir au pays. On peut les rejeter et les marginaliser, ou on peut les intégrer de manière à augmenter leurs chances de contribuer à la politique étrangère du Canada, à la prospérité nationale et à l’image du Canada dans le monde.

J’ai commencé à appeler la diaspora canadienne la « province du Canada dans le monde ». Si les Canadiens à l’étranger avaient une première ministre, je suis sûr qu’elle ne demanderait pas la sécession de la fédération, mais plutôt pourquoi celle-ci n’en fait pas plus pour se rapprocher de ses citoyens à l’étranger. La province du Canada dans le monde apporterait aux débats sur l’état de la fédération une atmosphère qui ne serait pas axée sur les griefs, mais plutôt sur le désir d’être plus connecté avec le reste du pays.

C’est là l’objectif de ma motion : demander au gouvernement du Canada d’élaborer une stratégie nationale pour mieux collaborer avec les Canadiens à l’étranger dans tous les domaines stratégiques qui les concernent.

Quand nous pensons aux Canadiens à l’étranger, nous le faisons principalement dans une perspective de retour, c’est-à-dire comment convaincre les plus talentueux de nos compatriotes de rentrer au pays. C’est un objectif louable qui inspire une grande partie des efforts récents qui visent à encourager les chercheurs canadiens à revenir au Canada en leur offrant des incitatifs financiers. Or, cette approche suppose que les Canadiens à l’étranger n’apportent une contribution au pays que lorsqu’ils reviennent au Canada. Il y a certes de nombreux Canadiens qui vivent et travaillent à l’étranger et qui seraient heureux de revenir, mais il y en a beaucoup plus qui sont heureux de vivre et de travailler à l’étranger tout en souhaitant conserver un lien avec le Canada d’une manière qui soit bénéfique pour eux et pour le pays.

Un rapport récent de l’Institut de la citoyenneté canadienne et du Conference Board du Canada intitulé The Leaky Bucket révélait qu’environ 20 % des immigrants quittent le Canada 25 ans après leur arrivée ou avant, le taux de départ le plus élevé visant les 5 premières années. Les immigrants les plus instruits et les plus qualifiés sont les plus susceptibles de faire ce que le rapport qualifie de poursuite de la migration. Les auteurs du rapport présentent ces conclusions comme un problème de rétention et ils appellent à la mise en place d’une stratégie nationale pour réduire la migration vers d’autres pays afin de colmater « la fuite dans le seau », si l’on peut dire.

Je soutiens les efforts visant à accroître la rétention en améliorant les services de réinstallation, en acceptant les diplômes obtenus à l’étranger et en encourageant les employeurs à ne pas faire de l’expérience acquise au Canada le critère d’embauche le plus important. Cependant, il est important de ne pas considérer l’émigration comme un échec pour le Canada. Le problème, ce n’est pas d’étudier les raisons qui poussent certaines personnes à quitter le pays. C’est plutôt de supposer que leur départ annule leur valeur pour le Canada. En effet, si nous avons attiré dans notre pays certains des immigrants les plus qualifiés et les plus compétents, nous ne devrions pas être surpris que leurs talents soient également très convoités ailleurs.

Le fait est que, si nous voulons rendre le Canada aussi accueillant que possible pour les immigrants qui s’y installent en vue d’améliorer leur sort, nous ne devons pas oublier qu’une fois qu’ils sont des citoyens à part entière, ils peuvent choisir de quitter le Canada pour aller saisir d’autres occasions.

Les recherches sur les flux migratoires révèlent que la mobilité internationale et le transnationalisme sont des caractéristiques des économies modernes. En effet, le rapport intitulé The Leaky Bucket montre que l’émigration est principalement motivée par de nouveaux débouchés, et non par l’attachement ou la loyauté au pays. Par conséquent, la mobilisation des diasporas est complémentaire, et non concurrente, aux efforts visant à retenir les immigrants au Canada.

Bon nombre des Canadiens à l’étranger à qui j’ai parlé entretiennent activement des liens professionnels, économiques et civiques avec le Canada, même lorsqu’ils poursuivent leur carrière à l’étranger. Ils suivent la politique canadienne, interagissent avec des organisations canadiennes, encadrent des étudiants et des collègues en apprentissage et facilitent les relations d’affaires. Cependant, bon nombre d’entre eux se heurtent à des obstacles qui les empêchent d’approfondir leur lien avec le Canada, par exemple le vote, la connaissance des choix politiques et la résolution de questions liées à la fiscalité ou aux avantages sociaux.

En toute équité, le Canada se soucie de ses citoyens à l’étranger. Affaires mondiales Canada compte une division des affaires consulaires et, pendant un certain temps, il y avait même un poste de secrétaire parlementaire responsable des Canadiens à l’étranger. Cependant, le ministère se concentre sur la prestation de services consulaires aux Canadiens à l’étranger, notamment des services d’urgence pour ceux qui ont besoin d’aide. Ce portrait de la diaspora canadienne est fondamentalement défensif. Il s’agit des Canadiens qui se retrouvent en difficulté lorsqu’ils sont à l’extérieur du pays et qui ont besoin de l’aide du gouvernement.

Ce n’est pas une critique de l’excellent travail des services consulaires qui aident les Canadiens qui ont besoin d’aide à l’étranger. Je suis également conscient des limites du mandat et des ressources à la disposition des services consulaires. Je crois cependant que le fait de présenter les Canadiens à l’étranger comme un « problème des services consulaires » a diminué notre capacité de réfléchir de manière plus générale aux avantages de la diaspora canadienne. C’est comme si on se concentrait sur le prix de l’assurance habitation plutôt que sur la valeur de la maison et les avantages d’y vivre.

Dans la mesure où nous pensons aux Canadiens à l’étranger, nous avons tendance à nous concentrer sur les Canadiens dont on dit qu’ils vivent le rêve américain. Les Canadiens célèbres qui vivent et travaillent aux États-Unis sont très nombreux, et nous avons généralement une bonne opinion d’eux.

Nous considérons également les Canadiens vivant à l’étranger comme nos compatriotes sur le « vieux continent », c’est-à-dire en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, en Italie, etc. Il y a en effet de nombreux Canadiens qui vivent au Royaume-Uni et dans toute l’Europe, et ils constituent une partie essentielle de la diaspora canadienne. Mais les Canadiens des vieux pays font déjà partie de notre psyché nationale et ont été largement exploités en raison de nos liens historiques et culturels de longue date outre-Atlantique et, oserais-je dire, aussi parce que le vieux Canada est plus à l’aise avec le vieux monde et a tendance à considérer les Canadiens aux États-Unis et en Europe comme le visage plus acceptable des Canadiens d’outre-mer, par rapport, disons, aux Canadiens d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie.

Comme le premier ministre Carney nous l’a rappelé, l’ancien monde est en train de disparaître et un nouveau monde nous attend. Une stratégie internationale fondée sur une approche souple ainsi que sur des alliances avec des partenaires non traditionnels permet de mettre à contribution les Canadiens qui vivent à l’étranger, en dehors de notre bulle atlantiste. Cela implique de travailler avec des groupes de la diaspora canadienne qui vivent dans ce qu’on appelle les pays de l’hémisphère sud et de tirer parti des connaissances, de l’expertise et des réseaux qu’ils ont dans ces marchés.

Je pense notamment aux enseignants canadiens qui enseignent dans des écoles canadiennes partout en Amérique latine, aux membres des nombreuses chambres de commerce canadiennes en Afrique, aux professionnels canadiens dans le monde arabe et aux quelque 300 000 Canadiens à Hong Kong, dont la plupart sont originaires de Hong Kong et entretiennent des liens étroits avec le Canada.

Vivre à l’étranger implique une distance physique et émotionnelle par rapport au Canada qui, avec le temps, peut réduire le sentiment d’appartenance au pays. Divers aspects du quotidien y contribuent, comme l’accès aux services, le paiement des cotisations et des impôts, l’obtention de renseignements sur les changements de politique, les difficultés qui accompagnent le retour au pays, le vote, etc. Chaque échec contribue à l’aliénation de nos concitoyens à l’étranger, ce qui mine l’image du Canada en tant que pays dont on peut vanter les mérites, où on peut tisser des liens, où on peut créer des débouchés et, surtout, où on peut retourner.

Le vote à l’étranger en est un exemple évident. Certains d’entre vous se souviendront que nous avons modifié la Loi électorale du Canada en 2017 pour rétablir le droit de vote des Canadiens à l’étranger, même s’ils sont à l’étranger depuis plus de 5 ans. De nombreux Canadiens à l’étranger ont exprimé leur frustration à l’égard de ce qu’ils considèrent comme un processus fastidieux qui implique l’inscription préalable, les vicissitudes du courrier international et les délais comprimés. Des recherches comparatives montrent que les Canadiens à l’étranger votent à des taux considérablement inférieurs à ceux de leurs homologues américains, ce qui n’est pas le cas pour le vote à l’intérieur du pays. Toute stratégie nationale concernant les Canadiens à l’étranger devrait inclure des améliorations au vote à l’étranger comme aspect fondamental de la culture de l’attachement et de l’appartenance au Canada.

Il y a quelque temps, j’ai entrepris des recherches avec des membres de chambres de commerce canadiennes de l’Asie-Pacifique pour en apprendre davantage sur leurs expériences et leurs besoins et sur la façon dont le Canada les soutient. La principale conclusion n’était pas que le Canada n’avait pas la capacité d’en faire plus à l’étranger, mais qu’il manquait de coordination ou d’intention politique claire.

Ce que nous avons entendu peut se résumer en trois catégories : encourager la communauté à l’étranger, rendre le Canada accessible et tirer parti de l’expérience mondiale. Ces trois catégories se lient facilement à des domaines de responsabilité fédérale, y compris les missions à l’étranger, la prestation de services et l’instrument d’intimidation composé du premier ministre et de son Cabinet.

Ce que je propose n’exige pas la création de nouveaux ministères ou une refonte complète des processus administratifs, mais plutôt une nouvelle approche à l’égard des Canadiens à l’étranger afin que les politiques existantes visent à trouver des moyens de mieux utiliser ces atouts cachés, de célébrer leurs réalisations et de cultiver leur attachement.

Au cours de la dernière législature, j’ai commandé un rapport à l’Institut d’études canadiennes de McGill à propos de l’état de la recherche sur les Canadiens à l’étranger. Le rapport a révélé une importante lacune dans notre compréhension de ces derniers et l’absence d’une politique ou d’une approche cohérente de la part du gouvernement en ce qui concerne ses citoyens à l’étranger.

Le Canada tarde à reconnaître l’importance et la valeur de sa diaspora par rapport à d’autres pays. L’Irlande a une stratégie pangouvernementale sur ce sujet. La Nouvelle-Zélande, elle, a mis en place une stratégie qui vise à tirer parti de son réseau mondial d’expatriés pour favoriser la croissance économique, promouvoir l’attachement et assurer la sécurité des voyages. Enfin, l’Inde a un programme consacré à ses citoyens à l’étranger ainsi qu’aux gens qui déclarent être d’origine indienne, et elle organise chaque année un événement majeur pour célébrer la diaspora indienne.

Hier, le Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international a tenu des audiences au sujet des Canadiens à l’étranger. Les témoins ont, en grande partie, validé l’idée que nos citoyens à l’étranger sont des atouts sous-utilisés et que le gouvernement du Canada peut tirer parti de cette communauté sans créer de nouvelle bureaucratie ni engager de nouvelles ressources importantes.

Comme l’a dit un témoin, le point de départ est que le gouvernement signale qu’il accorde de l’importance aux Canadiens à l’étranger et qu’il veut les inclure activement dans les efforts de mobilisation du Canada sur la scène internationale. À elle seule, cette mesure inciterait les nombreux organismes commerciaux, culturels et universitaires affiliés au Canada qui sont déjà à l’étranger à mobiliser leurs ressources de manière plus délibérée, en travaillant avec les ambassades et les consulats sur leur territoire.

J’encourage les honorables sénateurs à prendre la parole au sujet de ma motion et j’ai hâte d’entendre vos points de vue. Je soupçonne que la plupart d’entre vous dans cette enceinte ont un parent ou un ami proche qui est un Canadien vivant à l’étranger. Il y a même d’anciens sénateurs qui font partie de la diaspora canadienne, et il semble qu’ils se portent très bien.

Je vous invite à consulter les Canadiens expatriés autour de vous sur ce qu’ils aimeraient voir dans une stratégie nationale et à nous faire part de ce que vous entendez. Même si nous sommes une Chambre organisée par régions, aucun sénateur ne représente une région de plus de 4 millions de Canadiens. Ils forment la « province du Canada dans le monde » et ils méritent d’être entendus. Cette motion est un petit effort de ma part pour leur donner une voix. Je vous remercie.

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