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Discours de la sénatrice Omidvar à l'occasion du 100e anniversaire de la loi sur l'exclusion des Chinois

Honorables sénateurs, je prends la parole aujourd’hui au sujet de l’interpellation no 11, qui attire notre attention sur le 100e anniversaire de la Loi d’exclusion des Chinois. Je tiens à remercier le sénateur Woo d’avoir lancé cette interpellation fort pertinente. Je pense que l’une des grandes forces du Canada est notre capacité à réfléchir aux erreurs que nous avons commises dans le passé. L’interpellation proposée par le sénateur Woo nous donne l’occasion de nous assurer, après réflexion, de ne plus jamais emprunter cette voie.

Bon nombre de mes collègues ont déjà contribué à cette discussion et d’autres le feront, mais j’aimerais concentrer mes observations sur les répercussions sexospécifiques que les politiques d’immigration discriminatoires ont eues sur la communauté chinoise.

Pendant les 24 ans où la Loi d’exclusion des Chinois a été en vigueur, le Canada a accueilli moins de 50 Chinois. C’était effectivement une façon bien cruelle de remercier les 17 000 travailleurs chinois ayant joué un rôle essentiel dans la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique, qui a été le premier grand projet d’infrastructure qui a joué un rôle dans la création de notre pays.

Lorsque la construction du chemin de fer s’est terminée en 1885, au lieu de récompenser les travailleurs chinois, le Parlement a adopté la Loi de l’immigration chinoise, qui imposait une taxe d’entrée de 50 $ à chaque Chinois qui entrait au Canada. En 1903, le montant de 50 $ est passé à 500 $, ce qui équivalait à environ deux ans de salaire d’une personne ordinaire. À cause de cette somme exorbitante, bien des travailleurs chinois n’avaient pas les moyens de faire venir leur épouse. Sans surprise, le ratio d’hommes par rapport aux femmes d’origine chinoise au Canada était de 15-1 en 1921.

La Loi d’exclusion des Chinois de 1923 faisait en sorte que ce ratio reste disparate. Plus de 90 % des épouses de Chinois sont restées en Chine. Pendant les absences prolongées de leurs maris, les femmes avaient la responsabilité d’élever les enfants et de s’occuper des parents. Les visites des maris étaient brèves et peu fréquentes, car leur droit de revenir au Canada aurait été révoqué s’ils avaient été absents pendant plus de deux ans. N’oubliez pas, chers collègues, qu’il n’y avait pas d’avions; il n’y avait que les longs voyages en mer. De nombreux enfants ont grandi en connaissant à peine leur père.

Le Canada n’a abrogé la Loi d’exclusion des Chinois qu’en 1947. Il l’a alors remplacée par une politique d’immigration restrictive fondée sur la race, en vertu de laquelle seuls les Chinois ayant déjà la citoyenneté canadienne étaient autorisés à parrainer leur famille aux fins d’immigration. Autrement dit, il s’agissait d’un autre type de mesure restrictive. Les mêmes règles ne s’appliquaient évidemment pas aux immigrants européens. Vingt ans plus tard, après l’adoption du système de points, les Chinois ont enfin commencé à être admis selon les mêmes critères que les autres groupes ethniques.

Les épouses qui ont réussi à venir au Canada dans les années 1950 et 1960 ont vu leur vie fondamentalement transformée. Après avoir vécu sans conjoint pendant des années, elles ont dû se réhabituer à vivre avec des maris qu’elles connaissaient à peine. Nombre d’entre elles ont travaillé de longues heures dans les petites entreprises de leur mari ou ont occupé divers emplois manuels.

Dans les premières années suivant leur arrivée au Canada, des femmes chinoises ont souffert d’exclusion et d’isolement social. Ce sont cependant leurs filles et leurs petites-filles qui ont porté leur cause et réclamé justice en leur nom. Des Canadiennes d’origine chinoise comme Avvy Go, Chow Quen Lee et Susan Eng ont contribué de façon importante à la campagne pour exiger des excuses et des mesures de réparation.

En tant que présidente de la section torontoise du Conseil national des Canadiens chinois, Avvy Go a participé à la campagne en 1989. Elle faisait partie des avocats qui ont participé au recours collectif visant à demander des mesures réparatrices pour les personnes qui ont dû payer la taxe d’entrée et leurs familles. Parmi les trois plaideurs qui ont mené les poursuites, il y avait Chow Quen Lee. Cette femme qui a été séparée de son époux pendant 14 ans à cause de la loi a milité ouvertement pour cette cause. La cause a finalement été rejetée, mais cette initiative a lancé les pourparlers avec le gouvernement qui ont donné lieu à des excuses officielles du Parlement, en 2006.

En tant que coprésidente de l’Ontario Coalition of Head Tax Payers and Families, Susan Eng a convaincu VIA Rail de commanditer l’initiative Redress Express, pendant lequel environ 100 personnes ont pris un train de Vancouver à Ottawa pour venir entendre les excuses.

Je tiens également à souligner la contribution de Dora Nipp, directrice générale de la Société d’histoire multiculturelle de l’Ontario. Elle est issue d’une famille qui a participé à la construction du chemin de fer et qui a payé la taxe d’entrée. En tant qu’historienne, Dora Nipp a mené de nombreux entretiens oraux d’histoire pour documenter les expériences des immigrants au Canada. Elle a également produit divers travaux, notamment en réalisant Under the Willow Tree, un documentaire sur les pionnières chinoises au Canada.

Ces femmes se sont battues pour obtenir justice et elles ont finalement obtenu gain de cause, le gouvernement ayant versé des indemnités symboliques à quelque 400 survivants et veuves en 2006.

La Loi d’exclusion des Chinois et d’autres mesures discriminatoires ont eu des répercussions profondes et durables sur les femmes et les familles chinoises. Il a fallu attendre 1981 pour que la proportion des sexes au sein de la communauté sino‑canadienne s’égalise. À l’occasion du 100e anniversaire de la Loi d’exclusion des Chinois, il est important de reconnaître non seulement les préjugés auxquels la communauté s’est heurtée, mais aussi l’extraordinaire persévérance qu’il a fallu déployer pour corriger ces injustices. Les Canadiennes d’origine chinoise ont joué un rôle majeur dans la recherche et l’obtention de cette réparation. En leur honneur, je vous remercie, chers collègues.